Interview de Jacques Baud*
Zeitgeschehen im Fokus Vous figurez sur la liste des sanctions de l’UE. Comment l’avez-vous appris ?
Jacques Baud Le 12 décembre à 8h45, Sylvain Besson, journaliste chez Tamedia, m’a appelé pour me demander si j’étais au courant que je figurais sur une liste de sanctions de l’UE qui devait être officiellement publiée le 15 décembre. Il m’a informé que cette information provenait d’un article de Radio Free Europe / Radio liberty (RFE/RL).1
J’ai alors immédiatement appelé notre ambassade à Bruxelles qui est responsable des relations entre la Suisse et l’UE, afin de savoir si l’information de RFE/RL était correcte. Je n’ai pas eu de réponse, et j’ai finalement appris le 15 décembre, jour de la publication des sanctions, que l’information était correcte. En fait, l’UE garde ces listes de sanctions confidentielles jusqu’au jour de leur publication afin d’éviter que les personnes sanctionnées puissent déplacer des fonds. Le fait que mon nom et celui d’un Français binational, vivant à Moscou soient apparus le 12 décembre était vraisemblablement une fuite.
L’UE a-t-elle publié un communiqué officiel au sujet de cet événement scandaleux ?
Non, je n’ai reçu aucune communication officielle de l’UE, de la Belgique (où je vis) ou de la Suisse. La publication de la liste des personnes sanctionnées sur le site du Conseil de l’Union Européenne le 15 décembre, fait office de notification. Après mes différentes interventions dans les médias suisses, le 22 et 23 décembre, le DFAE a pris contact avec moi dans le cadre de la protection consulaire. Mais mon cas est particulier et ne relève pas de la protection consulaire.
Le 10 janvier, j’ai reçu le premier appel téléphonique du DFAE à Berne, qui m’informait de la situation et de l’action de la Suisse. Je sais maintenant que le 9 janvier, la Suisse a effectué une démarche auprès de l’UE afin de protester contre l’absence de « due process » dans l’application de ces sanctions, ainsi que la violation de ma liberté d’expression et de pensée, en rappelant que la Suisse n’avait pas interdit les médias russes comme RT ou Spoutnik.
Évidemment que la publication des sanctions le 15 décembre, directement suivie des fêtes de fin d’année a contribué à rendre ma situation plus problématique.
Comment faut-il juger les affirmations qui vous sont attribuées?
À ce stade, c’est-à-dire un mois après l’entrée en vigueur des sanctions, je ne connais toujours pas encore le détail de ce qui m’est reproché. Les « accusations » énoncées dans la liste des sanctions du 15 décembre sont extrêmement vagues et aucune de ces accusations ne relève d’une violation de lois ou règles nationales ou internationales.
Il faut insister ici sur le fait que ces sanctions ne sont pas un acte judiciaire, mais un acte politique. Je n’ai violé aucune loi et aucun tribunal ne m’a jugé. Avec comme conséquence, qu’il n’y a eu aucun procès, aucun motif qui m’ait été indiqué avant l’application des sanctions, je n’ai pas eu la possibilité de me défendre, je n’ai pas eu la possibilité d’avoir un avocat et d’expliquer ma position avant que la sanction soit appliquée.
Si la sanction avait été la peine de mort je n’aurais eu aucun moyen de la contester avant qu’elle soit appliquée. Cette analogie semble un peu extrême, mais elle est factuellement correcte puisque les exécutions extra-judiciaires fonctionnent exactement selon le même principe. Il suffit de dire qu’un individu est un danger pour la sécurité et de le condamner sans aucune décision de justice. Les États-Unis et la France pratiquent déjà ce type d’action, comme je l’ai déjà abondamment décrit dans mes livres. C’est exactement la même logique que le terrorisme d’État, qui a pour but de renforcer le pouvoir politique. Nous n’y sommes pas encore là en Europe, mais la logique et les mécanismes politiques qui y conduisent sont déjà en place.
Il est intéressant de constater que l’histoire de la démocratie passe par la notion d’habeas corpus, autrement dit que l’on ne peut pas se voir appliquée une sanction sans jugement. On pense qu’au XXIe siècle cette notion est claire, mais pas en Belgique. Dans le journal Le Soir, Frédéric Dopagne, professeur belge en droit international, qui nous rappelle fortement les années 1930, n’y voit pas aucune entorse à l’État de droit, puisque maintenant, je peux contester la sanction ! En fait, il illustre parfaitement l’incompétence de pseudo-intellectuels, qui n’ont strictement rien compris au concept même de démocratie et font passer l’idéologie avant le droit.
L’État de droit signifie que le fonctionnement de l’État est régi par le droit. Ce n’est pas la politique qui détermine l’application du droit, mais c’est le droit qui détermine l’application de la politique. Dans mon cas, la décision concernant les sanctions a été prise par le Conseil des ministres des Affaires Étrangères de l’Union Européenne (Conseil). Mais comme on le voit de plus en plus, nous n’avons plus de système international « basé sur le droit », mais « basé sur des règles ». C’est exactement ce que nous avons ici.
Notre juriste belge n’a strictement compris. Dans un procès normal, il y a une accusation, on vous présente les motifs, vous pouvez présenter votre position, un avocat s’assure que tout se déroule dans le cadre du droit, puis il y a un juge qui évalue les positions des uns et des autres, puis qui émet un jugement, que vous pouvez contester par la suite. Dans mon cas, le processus commence par la fin : on commence avec une sanction fixée par des politiques, puis on peut avoir des recours.
Mais ici aussi le processus ne suit pas le droit. Dans un jugement judiciaire, vous avec une instance judiciaire qui vous juge et vous condamne. Dans mon cas c’est une instance politique qui condamne et le recours est mené par une structure judiciaire n’a pas autorité sur l’instance politique. Par ailleurs, le Conseil fonctionnant au sein de l’exécutif de l’UE, il a à la fois une fonction législative et une fonction exécutive. Autrement dit, il n’y a pas de principe de séparation des pouvoirs comme en Suisse par exemple. Sans entrer dans les détails, cela signifie que l’accusation faite par le Conseil peut être modifiée dans le temps au cours du processus. En termes simples : le conseil peut changer à tout moment les termes de l’accusation.
L’UE, sous Ursula von der Leyen et Kaja Kallas, est une structure qui fonctionne comme sous le régime de la France de Louis XIV. Le roi décide de votre culpabilité et vous pouvez vous débrouiller pour tenter d’expliquer que sa décision est mauvaise, mais il peut changer d’accusation si cela lui chante. Alternativement, ion peut dire que l’UE fonctionne comme l’URSS.
Dans quels domaines de votre vie privée êtes-vous limité, où qu’est-ce qui vous est interdit?
J’ai été condamné en vertu mesures de politique étrangère. C’est pourquoi je n’ai pas le droit d’entrer dans l’UE. Le problème est que je vis dans l’UE. Dans cette situation, la jurisprudence dit que je ne peux pas me déplacer dans l’UE. Plus exactement, je n’ai pas le droit de traverser une frontière. Autrement dit, je n’ai pas le droit de rentrer en Suisse. Je peux demander l’autorisation de rentrer en Suisse, mais je ne pourrais alors plus rentrer chez moi.
L’autre mesure est que tous mes comptes en banque dans l’UE sont bloqués. Autrement dit, depuis maintenant un mois, je n’ai accès à aucun moyen de paiement pour ma nourriture, payer mes factures d’électricité, etc.
Une demande a été faite par mes avocats pour des « dérogations humanitaires », qui me permettraient de disposer de mon argent pour simplement vivre. Mais, depuis un mois, les autorités belges (responsables de ces autorisations), n’ont toujours pas répondu.
On est dans un système hyper-bureaucratisé, où l’individu disparaît derrière une machine administrative, composée de fonctionnaires anonymes…
Comment avez-vous «survécu» dans ces conditions depuis l’imposition des sanctions?
J’ai reçu énormément de soutien de personnes de mon voisinage, des gens qui sont venus m’apporter de la nourriture. Des gestes très touchants venus de tous les milieux. Des gens, des amis qui sont venus m’apporter de la nourriture pour Noël et depuis. Je ne peux vivre qu’avec l’aide de personnes de mon entourage. L’avantage est que cela permet de voir qui sont vos vrais amis…
Des Suisses qui m’ont fait livrer de la nourriture à domicile en la commandant depuis la Suisse. Avec une difficulté, car dès qu’ils donnaient mon numéro de téléphone, la transaction était bloquée. En effet, les sanctions interdisent à quiconque de me fournir « des ressources », sous peine d’être sanctionnés à leur tour ou d’être punis pénalement ! Voici la société que M. Frédéric Dopagne voit comme la démocratie du futur.
Simultanément, je dois me défendre. Cela signifie engager des avocats pour des procédures qui sont complexes et longues, et donc coûteuses. C’est un poids supplémentaire qui vient s’ajouter.
Y a-t-il eu des réactions dans le public (médias, personnes individuelles, organisations)?
La grande majorité de ceux qui connaissent mon cas sont scandalisés par le procédé de l’UE et le déni des simples droits de l’Homme. Actuellement il y a plusieurs pétitions qui circulent en Suisse romande,2 en Suisse alémanique,3 en Allemagne,4 en Italie.5 Il y a en a peut-être d’autres. Actuellement plus de 30 000 personnes ont signé ces pétitions. Parmi eux, des journalistes, des juristes, des professeurs d’université, d’ancien agents des services secrets, d’anciens directeurs de services de renseignement, etc.
Je me fais souvent arrêter dans la rue par des gens qui viennent me témoigner leur soutien. Je reçois beaucoup de témoignages de soutien de la communauté africaine à Bruxelles.
C’est probablement ce qui explique que parmi ceux qui pensent que je mérite ces sanctions, on trouve les journalistes suisses comme Sylvain Besson ou Serge Michel, et des politiciens comme Cédric Wermuth.6
Il est difficile de juger les réactions en France, par exemple, car les médias traditionnels n’ont pratiquement pas parlé de ce cas. Il est également intéressant de voir que malgré de très nombreuses demandes faites par des lecteurs, téléspectateurs ou auditeurs, personne n’est disposé à organiser des débats contradictoires sur ces questions. En réalité nos médias savent qu’ils véhiculent de la propagande d’État. Ce n’est pas pour rien que les mesures associées à la censure augmentent un peu partout en Europe : plus la gouvernance s’affaiblit, plus elle doit placer des mesures de protection.7
Les conclusions que l’on peut tirer de cela sont multiples. Tout d’abord, il y a dans nos médias de nombreuses personnes qui pensent que la politique doit s’imposer au droit. Ce sont des dangers pour la démocratie, car dans l’État de droit, c’est le droit qui prime.
Ensuite, cela montre que nous ne comprenons pas la guerre. Les militaires ukrainiens qui ont été entraînés en Europe se sont plaints de ne pas avoir été formés pour la bonne guerre.8 On a le cas du lieutenant-colonel Pascal Kohler, qui écrit dans l’ASMZ un article (sur moi) qui démontre qu’il n’a tout simplement rien compris à la guerre qu’il tente de décrire.
Au début du conflit, les Ukrainiens avaient une supériorité numérique et l’assistance occidentale qui compensait leurs pertes au fur et à mesure du conflit, sans compter l’assistance en matière de renseignement. Pourtant ils perdent aujourd’hui. Ce n’est pas pour des raisons de potentiel, mais parce que nous les avons amenés à faire une guerre qui ne correspond pas à celle que font les Russes. C’est grâce à des Michel, des Wermuth ou des Kohler que les Ukrainiens sont aujourd’hui en difficulté.
Est-ce qu’il y des moyens de s’y opposent pour que vous disparaissiez à nouveau de la liste?
Contrairement à ce qu’affirme notre juriste belge, nous ne sommes pas dans un processus judiciaire ou légal, mais dans un processus politique. Autrement dit, même si on utilise également la voie juridique pour obtenir justice, le processus sera essentiellement politique. Dans ce contexte, l’engagement de la Suisse est important, mais pas suffisant.
L’UE est une organisation, dont le fonctionnement n’est pas déterminé par les principes de l’État de droit, comme la primauté du droit et la séparation des pouvoirs, et donc se comporte comme une dictature.
La Suisse est un pays attaché au principe de la démocratie directe. Avec l’UE, ce principe disparaît et les Suisses seraient exposés à des mesures extra-judiciaires, comme c’est mon cas. Ce n’est pas la vie que nous voulons. Il est essentiel de montrer notre opposition à un système politique qui ne respecte pas les droits fondamentaux de l’individu et qui place la politique définie par quelques personnes corrompues au-dessus du droit.
Je pense que dans ma situation, la pression de l’opinion publique est loin d’être négligeable. Les pétitions et manifestations de soutien sont très importantes, spécialement si l’UE attache de l’importance à ses liens avec la Suisse. Aujourd’hui, à part les adeptes des idéologies des années 1930 je j’ai cités, le peuple suisse comprend les dangers liés à des organisations qui ignorent le droit. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à mettre en évidence ce problème puisque même la récente Stratégie Nationale de Sécurité américaine constate que l’Europe dérive vers la dictature.9
Monsieur Baud, je vous remercie pour cet entretien.
Interview réalisée par Thomas Kaiser
Merci !
Je saisis cette occasion pour remercier tous ceux qui ont pris mon cas à cœur et se sont engagés pour prendre ma défense, par leur engagement personnel, par leurs signatures ou par leurs messages de sympathie. Je remercie également tous ceux qui se sont efforcés de m’apporter une aide concrète ou qui me l’ont demandé. Beaucoup de Suisses, d’Allemands, de Français, de Hollandais et de Belges ont proposé de m’apporter de la nourriture en voiture. Je les remercie tous. En fait, ce que je reçois de mes voisins me suffit pour l’instant et je ne veux pas que l’on prenne des risques superflus sur des routes glissantes et de longs trajets. Je vous remercie tous pour votre générosité et votre amitié, car c’est grâce à cela que l’on est forts.
Merci,
Jacques
Les pétitions en faveur de Jacques Baud peuvent toujours être signées en cliquant sur les liens suivants:
Suisse romand: http://www.change.org/p/soutenons-jacques-baud
Suisse alémanique: http://www.patriotpetition.org/2025/12/20/schweizer-buerger- muessen-vor-eu-sanktionen-geschuetzt-werden/
Allemagne et al.: http://free-baud.org/
Italie et al.: http://rightoflaweu.org/index.php?lan=EN
Interview parue en allemand dans « Zeitgeschehen im Fokus » No 1/2 du 15/01/2026
*Jacques Baud est titulaire d’un master en économétrie et d’un diplôme post grade en sécurité internationale de l’Institut universitaire des relations internationales de Genève. Il était colonel de l’armée suisse. Il a travaillé pour le Service de renseignement stratégique suisse et a été conseiller pour la sécurité des camps de réfugiés dans l’est du Zaïre pendant la guerre du Rwanda (UNHCR – Zaïre/Congo) (1995-1996). Il a travaillé entre autres au sein de l’OTAN en Ukraine et est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les services de renseignement, la guerre asymétrique, le terrorisme et la désinformation.
- https://www.rferl.org/a/eu-blacklist-russia-sanctions-shadow-fleet/33619173.html ↩︎
- https://www.change.org/p/soutenons-jacques-baud ↩︎
- https://www.patriotpetition.org/2025/12/20/schweizer-buerger-muessen-vor-eu-sanktionen-geschuetzt-werden/ ↩︎
- https://free-baud.org/ ↩︎
- https://rightoflaweu.org/index.php?lan=EN ↩︎
- https://weltwoche.ch/fr/daily/approprie-cedric-wermuth-et-dautres-soutiennent-les-sanctions-contre-jacques-baud/ ↩︎
- Il n’y avait pas besoin de censure en 2022, lorsque tout le monde était convaincu que la Russie allait perdre la guerre. Aujourd’hui que l’on constate que tout cela était des mensonges, alors on invente des guerres hybrides, avec les services secrets russes qui s’intéressent aux punaises de lits dans les hôtels parisiens!
https://www.bfmtv.com/tech/cybersecurite/ils-vont-jusqu-a-raconter-des-histoires-sur-une-invasion-de-punaises-de-lit-en-france-emmanuel-macron-denonce-les-ingerences-russes-en-europe-qui-destabilisent-la-societe_AV-202510010702.html ↩︎ - https://www.politico.eu/article/ukraine-war-army-nato-trained-them-wrong-fight/ ↩︎
- https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf ↩︎
